« Il faut toujours conquérir l’espace »

La critique anglaise a comparé l’univers de “The Natashas”, son premier roman, à celui de David Lynch. Entretien avec Yelena Moskovich, dont le livre doit paraître en français, le 16 février 2017, aux éditions Viviane Hamy.

(actualisé le 16/12/2016)

Elle parle russe, vit à Paris depuis huit ans mais a préféré l’anglais pour écrire « The Natashas ». Son livre parle d’identité, un thème qui lui tient à cœur. « L’identité dans l’espace privé et public, souligne la jeune femme. Comment assume-t-on l’espace public quand on est une femme ou qu’on appartient à une minorité ? Il faut se battre tout le temps pour conquérir l’espace alors qu’un homme blanc européen n’a pas de questions à se poser », insiste-t-elle en imitant drôlement la posture du conquérant, les deux pieds écartés sur le sol et le regard fixé dans le vôtre.

Les deux héros de son roman cherchent leur place : Béatrice perd pied devant le destin de diva du jazz qu’on lui trace depuis l’enfance ; César, débarqué du Mexique à Paris, cherche sa voie comme acteur dans cette ville dont il ne cesse d’arpenter les rues.

“Libre de désirer ce que l’on veut’”

« L’identité est aussi très sexuelle. Comment trouver la liberté de désirer authentiquement ce que l’on veut? », interroge Yelena. Leurs attirances, ses personnages les vivent de manière fantasmée. Béatrice, qui vit perpétuellement dans le regard des autres, explore son propre désir avec Polina, une apparition. César tombe amoureux du tueur sadique qu’il doit incarner dans un rôle.

Ce n’est pas sans raison que les critiques comparent l’univers de la jeune écrivaine à celui de David Lynch. Les personnages naviguent entre rêve, cauchemar et réalité, ponctués comme une sorte de chœur grec par les interventions des « Natashas », un groupe de jeunes femmes prostituées.

Yelena cite aussi le théâtre comme inspiration. « J’ai pris à cet univers l’idée que plusieurs couches s’interpénètrent », raconte celle qui a suivi des études d’art dramatique à Boston puis à l’école Jacques Lecoq à Paris. « Chaque personnage a une histoire mais chacun est au milieu du cosmos de tout ce qu’il rêve, de ce qu’il a prévu de se passer ou de ne pas se passer. »

“Enfant, on ne veut pas être différent”

De Kharkiv à Paris, en passant par le Wisconsin, à 30 ans à peine passés, Yelena a déjà senti plusieurs fois le poids des catégories.

« Je suis née à l’époque de l’URSS, dans ce qui est aujourd’hui l’Ukraine. Nous ne savions rien du monde jusqu’à l’indépendance. Sur ma carte d’identité, il était marqué «identité juive», comme elle l’a gardé en mémoire. Nous étions considérés comme des étrangers dans cette prison où nous étions enfermés. Je me souviens du jardin d’enfants. Il y avait toujours une histoire de princesse et la sorcière était toujours juive. »

Arrivée aux Etats-Unis en 1991, dans le Wisconsin, elle passe trois ans dans une école juive orthodoxe puis poursuit ses études dans un collège classique. « J’ai appris l’anglais très vite et perdu rapidement mon accent, raconte-t-elle. J’avais honte que les gens découvrent que j’étais immigrée. »

La famille réside dans une petite ville, « où régnaient presque les valeurs des années 50, le maccarthysme, une sorte de peur du communisme ». “Le professeur d’histoire m’a un jour demandé devant la classe, de raconter la guerre froide. Elle m’a interpellée comme si j’étais une ennemie, se souvient-elle. Enfant, on ne veut pas être différent. Ensuite on se rend compte que c’est là qu’on est le plus fort. »

La dernière ligne terminée, Yelena a cherché d’emblée un éditeur qui donnait, comme elle, la parole aux gens qu’on n’entend pas. Publié en anglais, chez Serpent’s Tail, « The Natashas » sort en version française le 16 février 2017 aux éditions Viviane Hamy. Une version est prévue en russe.

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